Edito

Le Salon de Musique

Ingres, La Grande Odalisque (tête), 1814 – « L’œil de Baudelaire » au Musée de la vie romantique, Paris, 2017. Photo : Marcel Schiess

Ingres, La Grande Odalisque (tête), 1814
« L’œil de Baudelaire » au Musée de la vie romantique, Paris, 2017.
Photo : Marcel Schiess

Je vous invite dans mon Salon de Musique, loin des vanités de ce monde et hors du temps qui nous dévore sans même nous prêter attention. Ici, l’on cultive par-dessus tout l’art de la conversation et bien sûr le goût du silence, sans lequel il n’y a point de musique. Ici, c’est ailleurs, un temps et un climat chers à Marcel Proust, où tout est exquis.

Un vaste salon, un canapé, des fauteuils confortables ; il est aussi permis de rester debout. Un piano, un samovar, des liqueurs multicolores héritées du Baron des Esseintes et des mots d’esprit empruntés à notre cher Oscar Wilde. La bibliothèque a été imaginée par Jorge Luis Borges. Aux murs, les toiles de Pierre Bonnard et Toulouse Lautrec, les lithographies de Daumier et les Salomé de Gustave Moreau. Votre hôtesse est l’une de mes muses, musicienne et mélomane, elle est la Reine de Paris, c’est Misia Sert, polonaise bien née et jouant Chopin divinement. On la courtise, pour sa beauté et ses générosités de mécène, elle qui sait si bien utiliser l’argent de ses maris !

Vous y rencontrerez la Comtesse Anna de Noailles, muse des Sorbiers Rouges, poète, grande intellectuelle et femme d’honneur, c’est rare. Voici Erik Satie, fidèle du salon, tel qu’en lui-même. Maurice Ravel, l’élégance faite homme, est de retour de Saint-Jean-de-Luz. Cocteau proclame : Il faut courir plus vite que la Beauté ! Reverdy est au bras de Coco Chanel…on charme, on distille de savoureuses plaisanteries, on badine aussi, on cite beaucoup : Chamfort ou Châteaubriand ; Ovide, Euripide ; Lord Byron et Rilke, parmi les poètes.

Maintenant que vous êtes confortablement installés, je vous invite à découvrir un jeune orchestre de chambre, né l’an dernier ; il est de sang neuf, plein d’allégresse et d’élan juvénile. C’est L’Orange Bleue, dont le nom évoque le poète Paul Éluard. C’est ainsi que l’a voulu son jeune chef, Terence le Beyec, pianiste élégant et exigeant ; il prête son talent à la bande sonore des Sorbiers Rouges avec Clément Stauffenegger, violoncelliste impeccable, investi en ce moment dans la musique baroque, au Château de Versailles pour l’Atys de Lully !

Je leur ai soumis un questionnaire auquel ils ont répondu de bonne grâce, avec intelligence et générosité. Ainsi, vous ferez connaissance avec ces deux jeunes prodiges de la musique !

Je vous invite également à découvrir la voix d’un philosophe et musicologue, un homme érudit né en 1930 à Smyrne, dans l’Orient parfumé des légendes ; il y eut le temps de l’enfance avant l’exil, avant la nostalgie, que seule la musique saura consoler. Il est devenu écrivain et critique musical, un biographe de référence. Il s’appelle André Tubeuf.

Je vous invite à la lecture et je vous convie à entrer dans l’univers poétique et musical des Sorbiers Rouges.

Je vous souhaite la bienvenue !

 

Marcel Schiess

Le Locle, le 16 mai 1946.

Madame Vve. Marcel Dubois

Le Prévoux

Madame,

    La longue maladie dont souffrait M. Dubois, les nouvelles que nous en avions ces dernières semaines ne nous laissaient pas beaucoup d’espoir de le revoir au Collège.
Nous aimions cependant penser que le mal lui laisserait encore quelques moments d’accalmie.
Notre vœu n’a pas été exaucé et son décès laisse l’école, comme sa famille, plongée dans une profonde tristesse.

    Au moment où il s’en va, la Commission scolaire et la Commission de l’école de commerce tiennent à vous dire combien elles ont apprécié M. Dubois. Il fut un excellent maître. Il connaissait parfaitement la langue allemande et savait l’enseigner. Cette tâche, si ardue parfois, il l’a toujours remplie avec dévouement, conscience et savoir-faire.  De plus, il a su gagner l’affection de ses élèves dont beaucoup sont devenus dans la suite de bons amis pour lui. Brisé par la souffrance physique et le deuil, il a fait vaillamment son devoir jusqu’au bout, laissant ainsi un bel exemple à tout son entourage, à notre jeunesse en particulier.

    Dans les heures difficiles que vous passez, les autorités scolaires vous expriment, ainsi qu’à toute votre famille, leur très vive sympathie et souhaitent que le bon souvenir que laisse votre cher défunt à toute notre population, la reconnaissance des autorités, des élèves, de leurs parents, vous soient de quelque réconfort dans votre deuil.

    C’est dans ces sentiments que nous vous prions d’agréer, Madame, nos salutations respectueuses.

Au nom de la Commission Scolaire :

Le Secrétaire
M.H Primault
Signature lisible

Le Président
Signature autographe, pas lisible

Au nom de la Commission
De l’École de Commerce :

Le Président
Signature autographe, pas lisible

Le Patois

Marcel-Henri Dubois parlait, lisait et écrivait le patois du Jura neuchâtelois.
Il note dans son cahier « A bâtons rompus No 3, en 1931 :

« Ce patois du Locle et de la Sagne que ma génération ignore complètement »

Pour Marcel-H. Dubois, le foyer c’est l’hoteau, la maison de la famille Dubois au Prévoux, qui doit son nom à un terme de patois :

3o Aussi, par conséquent, c’est pourquoi: Il était très avare, «djierè, a sn’aterma è n’i avai quasi gnyon, on ne l’ammâve pas», aussi, à son enterrement, il n’y avait quasi personne, on ne l’aimait pas (N Ch. de F.). Le lieutenant de police voulait que tout fût rangé et «le z ètsirle foûran dzère apohyî…» contre l’hotau, les échelles furent donc appuyées contre la maison (N Bér. Pat. neuch. 117).

Pour en savoir plus sur le patois neuchâtelois :

Université de Neuchâtel, dialectologie :

Le « patois » neuchâtelois est un dialecte de la langue francoprovençale, l’une des trois langues traditionnelles de l’espace gallo-roman, avec l’occitan dans le Sud, et le français (langue d’oïl, avec ses dialectes) au Nord. Neuchâtel se trouve à la limite nord-est du francoprovençal, qui comprend toute la Suisse romande (sauf le Jura), une partie du Jura français, le Lyonnais, le Forez, la Savoie et la Vallée d’Aoste (carte).

Comme tous les dialectes, le parler francoprovençal de Neuchâtel se distinguait légèrement d’un village, d’une vallée à l’autre, sans que cela pose de difficultés pour la compréhension mutuelle (carte).

Les derniers locuteurs du francoprovençal neuchâtelois ont malheureusement disparu dans les années 1920. Peu avant, conscient de sa disparition imminente, un groupe d’intellectuels et patoisants neuchâtelois a essayé de « sauver les meubles », en publiant un volume souvenir, contenant tous les textes en patois neuchâtelois qu’ils avaient pu rassembler. Ce volume a été publié à Neuchâtel en 1895; il se trouve dans toutes les bonnes bibliothèques du canton.

Ci-dessous, nous reproduisons le début d’un récit en patois de Boudry, rédigé par L. Favre, président du Comité du patois de la Société cantonale d’histoire et d’archéologie, avec sa traduction en français régional.
Voir le texte ment. : http://www5.unine.ch/dialectologie/NE_Presentation.html

Marcel Dubois, portrait de son père Abram-Henri Dubois, horloger loclois

Abram-Henri Dubois, né le 6 juillet 1858, l’état-civil indique le 26 juin, épouse Louise-Marie Simon-Vermot, née le 3 juin 1858, fille de Lucien, de Montlebon (Doubs, France), n’eurent point d’enfants, mais m’adoptèrent à la mort de mon père William, et furent mes parents, dont je vénère et bénis la mémoire tous les jours. Le numéro 73 de la Rue des Envers fut leur domicile de 1894 au 20 juillet 1930. Ma mère adoptive fut enterrée le jour de Noël 1918 (morte à 60 ans).

Celui que nous avons toujours appelé « Grand-Papa » par reconnaissance y fut veuf de 1918 à 1930, mais trouve à notre foyer et au contact de nos deux enfants des affections chaudes, un intérêt toujours en éveil. Dans mes « A bâtons rompus », j’ai essayé de faire revivre cette grande figure. Cher et bon Abram-Henri !

« Cet homme auquel je voue un véritable culte, une reconnaissance renouvelée à mesure que mes enfants grandissants attendent de moi davantage – l’enfant ne vivra pas de pain seulement…le cœur veut sa nourriture, l’esprit aussi.

Votre grand-papa ne m’a laissé manquer de rien, j’ai pris à son contact de grandes, de belles leçons d’énergie, de complaisance, de charité pratiquée sans parler, de dévouement, d’abnégation pour tous ceux qui avaient/auraient besoin d’aide.

Il aurait pu m’asseoir à l’établi, me faire quitter définitivement l’école. Il ne l’a pas fait.
Je suis bien certain que jamais pensée de lucre ne l’a effleuré à la croisée de « mes chemins ».

Un grand cœur
Un caractère

Un homme aux réactions vives, promptes, trop rudes souvent (un ressort qui se détend soudain et vous saute à la figure). »

Note de Marcel Dubois : « 105 kilos à 70 ans ! »

Faire-part de la mort d’Abram-Henri Dubois : « Non pour être servi, mais pour servir »